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SPERONI DEGLI ALVAROTTI (Sperone), Dialoghi (1546)

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dialoghi di m. spe/ron speroni,/ Nuouamente ristampati, & con molta/ diligenza riueduti, & corretti./ [marque : aldvs]/ Con priuilegio della Signoria di Vinegia./ in vinegia, m. d. xlvi.

[souscription] in vinegia, nell’anno/ m. d. xxxxvi./ del mese di Marzo./ in casa de’figlivoli/ di aldo.

In-8° [160] feuillets signés A-V8 chiffrés (1) 2-160. Marque sur le titre (56 mm), répétée au verso du dernier feuillet ; caractères italiques. Renouard indique deux éditions à la même date, l’une en 160 feuillets, l’autre en 158.

Quatrième édition des Dialoghi de Sperone Speroni, procurée par Daniele Barbaro et dédiée à Ferdinando Sanseverino (1507-1572), 4e prince de Salerne. La première avait été publiée en 1542 chez Aldo Manuzio, suivie de plusieurs réimpressions en 1543, 1544-1545, 1546, puis en 1550 et 1552, qui attestent du succès rencontré par cette collection de dialogues traitant de l’amour, des femmes, de l’économie domestique, des langues. Un dialogue est consacré à la célébration de la villa Il Catajo, où Beatrice Pio degli Obizzi réunissait une société lettrée.
Les Dialoghi de Speroni furent composés dans les années 1530 (les manuscrits en sont encore conservé à Padoue, Biblioteca capitolare). Ils illustrent avec brio certains des thèmes favoris de l’écrivain, même si leur forme ne permet pas toujours de distinguer des thèses précises. Le Dialogo d’Amore, que l’Arétin avait lu en 1537, fut récrit vers 1575 par Speroni, qui adoucit les passages scabreux, de même que le Dialogo dell’usura. Le dialogue Della cura famigliare, imité de Plutarque, affirme la suprématie de la sagesse sur l’éloquence. Il fut composé vraisemblablement en 1535, et suscita une polémique entre Speroni et Alessandro Piccolomini, accusé de l’avoir imité dans son traité de l’Institutione di tutta la vita dell’ uomo nato nobile e in città libera (1542). C’est précisément pour éviter de tels plagiats que Barbaro, dans sa préface, justifie le fait d’avoir publié l’ensemble des dialogues. Dès 1546, parut une version française de la Cure familière et du Dialogue de la dignité des femmes (Lyon, J. de Tournes). En 1551, Claude Gruget donnait une traduction complète des Dialogues (Paris, Jean Longis, V. Sertenas et E. Groulleau).
Le Dialogo delle lingue est d’une importance toute particulière. Il pose la question de la langue comme moyen de connaissance plus que moyen de communication littéraire. Les protagonistes, Pietro Bembo, Lazzaro Bonamico et les autres personnages représentés sous les noms de Cortigiano et de Scolaro examinent le rapport entre la langue vulgaire et les langues savantes, et posent la question du meilleur style. Speroni, suivant en cela les positions de Pomponazzi contre les conceptions traditionnelles de l’humanisme italien, revendique pour la pensée une pleine autonomie face à l’éloquence et au langage. Le dialogue, qui s’achève sur une réplique de Bembo, qui vante le florentin et justifie son emploi, ne répond pas toutefois à la question de savoir si le vulgaire possède une dignité suffisante pour devenir langue littéraire. En 1549, Du Bellay adapta ce dialogue Delle lingue dans sa propre Deffence et illustration de la langue françoyse.

Hauteur : 155 mm. Exemplaire réglé. Veau brun, dos à cinq nerfs, orné de fers dorés, inscription en queue ; les plats encadrés d’un filet doré, ornés d’un grand décor d’entrelacs de listels droits et courbes mosaïqués bleu-gris, accompagné de différents fleurons ; titre dans un cartouche central, filets sur les coupes, tranches gaufrées et dorées (reliure française de l’époque). Etui en maroquin fauve.

Provenance : la reliure est intéressante à deux titres, pour l’histoire de la bibliophilie et des liens entre les lettres françaises et les lettres italiennes. Il s’agit en effet d’une belle reliure d’origine française mosaïquée du milieu du XVIe siècle, maquillée avant 1880 par l’adjonction d’une insrciption dorée au dos, « io. grol. et amic. », afin être attribuée au grand bibliophile Jean Grolier († 1565). Cette attribution a été légitimement rejetée (G. Austin, The Library of Jean Grolier, New York, 1971, p. 76). Mais la découverte, sur une garde d’une cote de bibliothèque, le chiffre 501 entre deux traits horizontaux, a permis d’identifier le véritable possesseur du volume, Claude de L’Aubespine (1544-1570) et de retracer son véritable pedigree, aussi prestigieux que la provenance Grolier inventée par le souci de lucre d’un libraire indélicat ; voir I. de Conihout, « A propos de la bibliothèque aux cotes brunes des Laubespine-Villeroy : les livres italiens chez les secrétaires du roi dans la seconde moitié du XVIe siècle », Italique, VII, p. 139-159 (avec reproduction de la reliure).
A l’issue d’une enquête menée depuis 1993, Isabelle de Conihout et Pascal Ract-Madoux ont répertorié dans les grandes collections publiques et privées 90 volumes imprimés avant 1569, luxueusement reliés dans les meilleurs ateliers parisiens, portant tous sur la première garde volante une cote ancienne à l’encre brune, en fait un numéro d’inventaire, entre 5 et 1481, noté d’une écriture large entre deux traits. L’identification de la provenance a été permise par le manuscrit des Amours de Philippe Desportes, qui s’achève sur un sonnet daté de 1570 dans lequel le poète déplore la disparition de son ami et protecteur, le secrétaire d’Etat Claude III de L’Aubespine, mort à l’âge de 25 ans ; ce manuscrit, portant également une cote brune, est relié au chiffre de la sœur du défunt, elle-même épouse du ministre Nicolas de Neufville, Madeleine de L’Aubespine, à qui le poète l’avait dédié. L’examen d’autres volumes de la même collection portant les mêmes cotes, mais imprimés après la mort de Claude III de L’Aubespine, et la découvrte d’un inventaire rédigé au XVIIe siècle, ont confirmé que les livres étaient passés à Madeleine de L’Aubespine-Villeroy, et qu’ils avaient constitué le noyau de la bibliothèque des Villeroy, chantée par Ronsard, conservée au château de Conflans, et dispersée vers 1640.
Quarante-trois des quelque quatre-vingt dix volumes aujourd’hui connus portant ces fameuses cotes brunes ont été imprimés en Italie, dont quinze en langue italienne. Par leurs auteurs et les sujets traités, ces ouvrages illustrent les formes de la culture italienne reçue en France dans les cercles lettrés les plus proches de la cour, depuis François Ier : l’architecture et les belles-lettres. D’un côté, les traités de Vitruve, dans la traduction de Daniele Barbaro, Vignole, Cataneo, Serlio, et la fameuse Hypnerotomachia Poliphilii de Francesco Colonna, qui joua un rôle si important à la Renaissance dans l’art des jardins (exemplaire conservé dans une collection particulière genevoise) ; de l’autre, la littérature, illustrée par quatre éditions de Pétrarque (1475, 1553, 1563), les Lettere et les Asolani de Bembo, les Rime de l’Arioste, et les Dialoghi de Speroni. Ces trois derniers volumes, trois impressions vénitiennes, ont été reliés vers 1550, avant de passer à Claude III de L’Aubespine, par un premier possesseur ou l’amateur qui les avait acquis, probablement l’oncle de Claude de L’Aubespine, Jean de Morvillier (1506-1577), ambassadeur à Venise, qui les fit relier à son retour en France, en septembre 1550. Au cours de son séjour, Jean de Morvillier, un diplomate lettré, s’était lié avec Paolo Manuzio et Lodovico Dolce, qui lui dédia une de ses tragédies (voir L. Dolce, Giocasta, Venise, Alde, 1549).
Le volume des Dialoghi de Speroni a été acquis après 1640 par Claude de Sallo, conseiller au parlement de Paris, prieur commendataire de Moustiers-Chelles († 1669) : Monachum Cellensium ex dono D[omi]ni de Sallo Prioris ; voir Guigard, t. I, p. 194 ; vente vers 1815 : notice de catalogue anglais (BR V.488) ; Catalogue de la librairie Maggs, Londres, 1929, p. 46 ; ex-libris gravé Charles v. d. Elst (vente Paris, Drouot, 20 mai 1988, n° 135bis).

→ Renouard, I, p. 332, n° 26 ; Brunet, V, 488 ; BL, 636 ; Ascarelli-Menato, p. 325-326.

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